Skip to content

features

Le Vejigante et la Lumière des Projecteurs : Comment la Tradition du Carnaval Portoricain Survit par le Spectacle

La tradition du vejigante de Porto Rico mêle la résistance afro-caribéenne à un art explosif, des cornes en papier mâché de Ponce aux masques en coque de noix de coco de Loíza, sculptés de génération en génération.

Christopher Norman

Par Christopher Norman

9 min de lecture
A colorful group of people dressed in the tradional attire of Puerto Rican vejigantes, which includes colorful masks.

Le masque Vejigante et les cultures qui l'ont créé

Le masque arrive avant tout le reste. Les cornes d'abord — parfois des dizaines, s'enroulant vers l'extérieur depuis une coque en papier mâché peinte en rouges, jaunes, noirs et bleus électriques — puis la silhouette en dessous, se déplaçant à travers une foule qui s'écarte et se reforme autour d'elle. Le vejigante est l'un des symboles les plus reconnus de la vie culturelle portoricaine, et parmi les plus incompris. Le rencontrer seulement comme image, dépouillé des fêtes et des communautés qui le soutiennent, c'est manquer l'essentiel de ce qu'il signifie.

Deux traditions, deux villes

La tradition du masque de vejigante existe sous deux formes distinctes, ancrées dans deux villes aux histoires différentes et aux relations différentes avec les éléments africains et espagnols qui ont façonné la culture portoricaine. Ponce, sur la côte sud de l'île, et Loíza, une municipalité côtière au nord-est de San Juan, ont chacune développé leur propre version de la figure, et les différences entre elles ne sont pas anodines. Elles reflètent de véritables divergences de communauté, de matériau et de signification.

Le personnage, également appelé vejigante, traversait historiquement les foules du carnaval en portant une vejiga — une vessie d’animal gonflée ou, plus tard, un ballon — qu’il utilisait pour frapper les spectateurs. Le mot lui-même vient de cet objet. La figure costumée était perturbatrice par conception, un fou autorisé dont le travail était de déstabiliser le déroulement ordonné du carnaval, en particulier ses éléments religieux. Cette permission de troubler, et le masque qui la rendait possible en dissimulant l’identité, donnaient au vejigante une fonction sociale qui dépassait le simple divertissement.

Ponce : Carnaval et la Ville Créole

Le Carnaval de Ponce, qui a lieu chaque février dans les jours précédant le mercredi des Cendres, trouve ses racines au début du XIXe siècle, son histoire étant liée aux communautés afro-portoricaines et métisses de la ville qui ont revendiqué les rues malgré, et explicitement en défi des hiérarchies raciales qui structuraient la société portoricaine coloniale. Le masque permettait une suspension temporaire de ces hiérarchies, ou du moins de leurs marqueurs visibles. Derrière le papier mâché et la peinture, l'identité sociale devenait instable.

Le masque de Ponce est une construction élaborée en papier mâché. Les artisans fabriquent les masques en couches, appliquant des bandes de papier sur des moules, laissant sécher chaque couche avant d'ajouter la suivante. Le processus est exigeant en main-d'œuvre et requiert un savoir-faire transmis au sein des familles et des ateliers de génération en génération. Les masques finis se caractérisent par leurs multiples cornes — parfois plus de deux douzaines — et par leurs surfaces polychromes vives. Les combinaisons de couleurs suivent des traditions esthétiques qui ont évolué depuis plus d'un siècle, certaines familles et ateliers développant des styles reconnaissables.

Le contexte du carnaval importe ici. Le Carnaval de Ponce a toujours été un événement structuré avec sa propre logique interne : la procession de la reine du carnaval, l'enterrement factice de la sardine le dernier jour, les concours entre fabricants de masques. La figure du vejigante évolue au sein de cette structure tout en la perturbant, ce qui est le but. La tradition n'est pas un spectacle statique mais une pratique vivante avec ses propres tensions internes.

Loíza : Coquille de noix de coco et Santiago

Loíza est un endroit à part : une municipalité côtière qui compte l'une des plus fortes concentrations d'habitants afro-portoricains de l'île, une communauté qui a maintenu les continuités culturelles africaines pendant la période coloniale avec une persistance inhabituelle. Les Fiestas de Santiago Apóstol, qui ont lieu chaque juillet en l'honneur de saint Jacques, sont une déclaration qui mérite qu'on s'y attarde. Le syncrétisme qui imprègne cette fête — une communauté d'influence africaine célébrant un saint catholique espagnol — reflète les négociations stratifiées qui caractérisent une grande partie de la vie religieuse et culturelle des Caraïbes.

Le masque de vejigante de Loíza n'est pas fabriqué en papier mâché, mais à partir de la coque séchée d'une noix de coco. La différence de matériau est significative. Les coques de noix de coco imposent leurs propres contraintes et possibilités : l'artisan travaille avec une forme dont la structure de base est déjà déterminée, en sculptant plutôt qu'en construisant. Les masques obtenus sont plus petits, plus contenus, avec un registre visuel différent des constructions en papier mâché de Ponce. Les cornes du masque en noix de coco sont généralement moins nombreuses et plus courtes ; l'effet global est plus intime, plus directement lié au matériau dont il est issu.

Castor Ayala, largement connu sous le nom de Toro Bello, a acquis une renommée en tant que fabricant de masques en coquille de noix de coco à Loíza au cours du 20e siècle, et son travail a contribué à établir les normes esthétiques par rapport auxquelles les fabricants suivants se sont mesurés. Son héritage est activement maintenu par sa famille, qui continue de fabriquer des masques à Loíza.

Diaspora et la question de la continuité

La diaspora du milieu du XXe siècle, avec la migration massive de Portoricains vers New York, en particulier vers le Bronx et Brooklyn, a créé de nouvelles conditions pour la pratique culturelle. Les fêtes de Ponce et de Loíza n'ont pas pu être transplantées en bloc, mais des éléments de celles-ci ont voyagé avec les personnes qui les portaient. Les communautés portoricaines de New York ont développé leurs propres traditions de carnaval et de fête, dont certaines ont intégré l'imagerie du vejigante et la fabrication de masques.

C'est ici que les questions de transmission et de transformation deviennent particulièrement aiguës. Une tradition pratiquée en diaspora est nécessairement une tradition pratiquée dans des conditions modifiées. Les matériaux peuvent être différents, la communauté peut être dispersée plutôt que concentrée géographiquement, et la relation au contexte d'origine est médiée par la distance et le temps. Que la pratique diasporique constitue une continuation, une adaptation ou quelque chose de tout à fait différent est une question à laquelle les communautés répondent différemment, et les réponses sont souvent contestées.

Travaillant dans les années 1970 au sein d'un mouvement de conscience caribéen plus large qui réexaminait les racines africaines des cultures insulaires, les intellectuels et nationalistes culturels portoricains commencèrent à insister plus fermement sur la reconnaissance des dimensions africaines de traditions comme le vejigante. Ce réexamen n'était pas simplement académique. Il avait des implications pratiques sur la manière dont les communautés comprenaient leurs propres pratiques et sur les éléments de la tradition mis en avant dans la transmission et la performance.

Musique et cadre culturel élargi

La bomba, une tradition de tambour et d'appel directement issue des pratiques musicales des esclaves ouest-africains à Porto Rico, est la forme musicale principale associée à la tradition de Loíza. La relation entre la bomba et le festival du vejigante n'est pas simplement un accompagnement fortuit ; la musique et la figure masquée font partie du même complexe culturel, émergeant de la même histoire communautaire.

Les musiciens portoricains contemporains ont abordé cette histoire de diverses manières. Le travail de Los Pleneros de la 21, un groupe basé à New York dédié à la préservation et à la transmission de la bomba et de la plena, représente un modèle : un engagement profond et soutenu envers les formes elles-mêmes, combiné à un travail pédagogique délibéré visant à assurer leur transmission aux jeunes générations. Des projets comme le projet Calle 13, dans lequel Residente et Visitante ont passé des années à s'immerger dans les traditions musicales de Porto Rico et du monde latino-américain au sens large, ont attiré une attention considérable sur la question des racines et de la contemporanéité, bien qu'avec un ensemble de priorités différent et un public différent.

L'image et ses risques

La tension entre visibilité et aplatissement est réelle et permanente. Lorsqu'une tradition circule dans les médias de masse, elle risque d'être perçue comme un spectacle vidé de sens — l'image circulant librement tandis que le savoir qui l'anime reste en arrière-plan.

Le spectacle de la mi-temps du Super Bowl 2020, au cours duquel Jennifer López est apparue aux côtés d’un groupe de danseurs portant des masques de style vejigante, a exposé cette image à un public de dizaines de millions de personnes. La danseuse et chorégraphe Jill Renee Carrión, qui a travaillé sur la production, s’est exprimée publiquement sur les efforts déployés pour que les masques soient fabriqués par des artisans portoricains et que la représentation soit fondée sur une connaissance réelle de la tradition. Savoir si ces efforts ont porté leurs fruits et dans quelle mesure le contexte de la diffusion a permis une transmission significative plutôt qu’un simple spectacle est une question sans réponse claire. Le moment de Carrión s’inscrit dans un arc plus long d’artistes portoricains, de Rita Moreno à Bad Bunny, qui ont utilisé les plateformes grand public pour insister sur la spécificité et la profondeur de l’identité culturelle portoricaine, plutôt que de la laisser être absorbée dans une catégorie latino-américaine ou hispanique généralisée.

Le masque apparaît sur les articles touristiques, dans la publicité, dans la mode : un signe de la puissance visuelle de la tradition et de sa reconnaissance. L'image voyage facilement car elle est frappante, immédiatement lisible comme « portoricaine » pour un public qui ne connaît peut-être rien d'autre de l'histoire culturelle de l'île. Les communautés les plus investies dans cette tradition sont conscientes de ce risque et le gèrent avec des stratégies variées, certaines accueillant favorablement l'exposition, d'autres insistant sur le contexte comme condition de la représentation.

Ce que porte le masque

Le masque de vejigante est l'expression la plus élaborée et la plus colorée d'une culture qui a passé des siècles à négocier sa propre complexité. Les éléments africains, espagnols et taïnos indigènes qui composent la culture portoricaine ne sont pas toujours en équilibre facile, et le masque ne prétend pas le contraire. Sa fonction a toujours été la disruption, le dérangement des arrangements établis, l'introduction de quelque chose d'ingouvernable dans un espace gouverné.

Cette fonction n'a pas disparu. Le masque se déplace encore dans les foules, déstabilise encore, exige encore quelque chose de ceux qui le croisent. Que ces personnes sachent ou non ce qu'elles croisent dépend entièrement du contexte dans lequel elles le rencontrent — et de la capacité de ceux qui perpétuent la tradition à transmettre non seulement l'image, mais aussi le savoir qui donne un sens à cette image.

Les cors s'enroulent vers l'extérieur. La foule s'écarte. La silhouette avance.

Partager

Connectez-vous pour rejoindre la conversation. Se connecter

Pas encore de commentaires. Soyez le premier à donner votre avis.

More on this topic